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Black Tot Day 31 juillet 1970

Chapitre II

II / VI

Black Tot Day, 31 juillet 1970

Un mardi d'été, à midi, la Royal Navy servit le dernier tot de son histoire. Ce jour-là, des marins endeuillèrent une boisson — et, à travers elle, toute une manière d'être à bord.

Pourquoi supprimer la ration ?

Dès le XIXe siècle, des voix s'élevaient contre l'alcool à bord. Mais c'est la modernisation de la marine au XXe siècle qui rendit le tot intenable. Les navires de guerre s'étaient transformés en plateformes technologiques : systèmes d'armes électroniques, propulsion sophistiquée, sous-marins. Demander à des hommes de manœuvrer ces machines après avoir bu de l'alcool fort posait un problème de sécurité difficile à ignorer.

La question fut portée devant les autorités navales et débattue jusqu'au plus haut niveau. Le constat l'emporta : une ration quotidienne d'alcool n'avait plus sa place dans une marine moderne. La date de la dernière distribution fut fixée au 31 juillet 1970.

Le HMS Victory, évoquant le Black Tot Day et la longue tradition du rhum de la Royal Navy.
Le HMS Victory : le navire-mémoire de la Royal Navy, emblème de la tradition à laquelle le Black Tot Day mit fin. © Colin Smith, CC BY-SA 2.0 (Geograph / Wikimedia Commons)

Le déroulé du dernier jour

Le matin du 31 juillet 1970, l'ordre « Up Spirits » retentit comme tous les jours. Mais chacun savait que c'était la dernière fois. Sur de nombreux navires, l'atmosphère oscillait entre solennité et provocation joyeuse. La dose servie fut, ce jour-là, distribuée avec un soin particulier : on prenait le temps de boire un morceau d'histoire.

Les témoignages rapportent des scènes restées célèbres : des marins arborant des brassards noirs en signe de deuil, des gobelets jetés par-dessus bord après le dernier verre, et même de petites cérémonies funèbres improvisées — un cercueil symbolique, un cortège, l'enterrement du tot. La presse britannique s'empara de l'événement et lui donna son nom : « Black Tot Day », le jour du tot noir.

On n'enterrait pas seulement une ration : on saluait une tradition née à l'époque des voiles, et qui s'éteignait à l'âge des missiles.

— L'esprit du Black Tot Day

Un deuil qui dit autre chose

Pourquoi tant d'émotion pour quelques centilitres de rhum ? Parce que le tot n'avait jamais été qu'une boisson. Il était le point fixe de la journée, le moment de sociabilité, le symbole d'une marine où l'on partageait tout — y compris les « sippers » et les « gulpers » que l'on s'offrait entre camarades. Le supprimer, c'était toucher au lien invisible qui faisait tenir l'équipage.

Pour beaucoup d'anciens, le Black Tot Day marqua la fin d'un certain esprit de la ration et, plus largement, d'une époque. Les marins comprenaient les raisons de sécurité ; ils n'en regrettaient pas moins le geste.

Un marronnier devenu rituel

Plus de cinquante ans après, le 31 juillet est devenu une date dans le calendrier des amateurs de rhum. Chaque année, distilleries, bars et passionnés commémorent le Black Tot Day en levant un verre au souvenir du tot. En 2020, le cinquantième anniversaire fut marqué avec un relief particulier : sous le nom de « Black Tot 50 », l'événement fut associé à une œuvre caritative, la Royal Navy & Royal Marines Charity, prolongeant ainsi le vieux lien entre le rhum de bord et l'entraide entre marins. L'événement a aussi donné son nom à des embouteillages et nourri tout un imaginaire autour du rhum naval : preuve qu'une tradition abolie peut renaître en mémoire, et en goût.

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