Chapitre IV
IV / VI
Le grog
Un amiral, un manteau de gros grain et une décision impopulaire : voici comment le rhum coupé d'eau est devenu une institution navale — puis un mot du langage courant.
Pourquoi coupait-on le rhum d'eau ?
Au début du XVIIIe siècle, la ration de rhum servie pure posait de sérieux problèmes de discipline : ivresse, accidents, indiscipline. En 1740, l'amiral Edward Vernon ordonna que le rhum distribué à ses équipages soit désormais coupé d'eau, et servi en deux fois dans la journée plutôt qu'en une seule rasade.
L'idée était simple : diluer l'alcool pour en atténuer les effets, et étaler la consommation pour éviter l'ivresse brutale. La mesure fut d'abord mal accueillie par les marins, peu enclins à voir leur précieuse ration allongée d'eau — mais elle s'imposa et fit école dans toute la marine.
D'où vient le mot « grog » ?
Le surnom de l'amiral Vernon tient à un détail vestimentaire : il avait coutume de porter un manteau taillé dans une étoffe épaisse appelée grogram (du français « gros grain »). Ses hommes le surnommaient « Old Grog ». Lorsqu'il imposa le rhum coupé d'eau, ils baptisèrent tout naturellement ce breuvage « grog », du nom de celui qui l'avait inventé.
Le grog porte, pour l'éternité, le surnom moqueur d'un amiral et la mémoire de son manteau de gros grain.
La recette historique
Le grog originel était d'une grande sobriété : du rhum, de l'eau, et c'est presque tout. Pour lutter contre le scorbut et rendre le mélange plus agréable, on y ajouta souvent du jus de citron ou de lime et un peu de sucre. Voici une reconstitution dans l'esprit de l'époque — à adapter au rhum dont on dispose :
- 1 part de rhum brun, idéalement de style Navy ;
- 2 à 4 parts d'eau (les marins recevaient un rhum nettement allongé) ;
- le jus d'un demi-citron vert par verre ;
- une cuillère de sucre roux, à dissoudre selon le goût.
On le servait traditionnellement à température, mais le grog se décline aussi chaud, ce qui en a fait, hors marine, un remède populaire contre le froid et les premiers frissons de l'hiver. Cette version chaude, citronnée et sucrée, est celle que la plupart des francophones connaissent aujourd'hui sous le nom de « grog ».
Du gaillard d'avant à la cuisine
Né d'une décision militaire, le grog a quitté les navires pour entrer dans le langage et les foyers. Le mot lui-même a essaimé : en anglais, « groggy » — l'état pâteux de celui qui a un peu trop tâté du grog — est passé dans l'usage courant. Rares sont les recettes de marin à avoir laissé une telle trace dans la langue.