Aller au contenu
Black Tot Day 31 juillet 1970

Chapitre III

III / VI

Le style « Navy Rum »

Puissant, sombre, assemblé : le Navy Rum n'est pas une origine mais une manière. Et derrière son degré mythique — 54,5 % — se cache une histoire de poudre à canon.

Le Navy Rum est-il une origine ou un style ?

« Navy Rum » ne désigne pas un terroir ni une réglementation, mais un style hérité des usages de la Royal Navy. Historiquement, le rhum de la marine était un assemblage de rhums issus de plusieurs colonies des Caraïbes — Jamaïque, Guyane (Demerara), Trinité, Barbade… — mariés pour obtenir un profil constant, robuste et reconnaissable, année après année.

Cette logique d'assemblage distingue le Navy Rum des rhums « single » d'une seule distillerie. Le but n'était pas l'expression d'un lieu, mais la fiabilité d'un goût : un rhum corsé, capable de tenir la mer et de satisfaire des milliers d'hommes au profil de palais très divers.

L'assemblage de la marine fut recomposé sans interruption pendant près de cent soixante ans, du début du XIXe siècle jusqu'à 1970. Sa géographie dépassait de loin les seules Antilles : aux rhums de la Barbade, de la Guyane et de la Trinité s'ajoutaient, selon les arrivages, ceux d'Australie, de Maurice, de Cuba, d'Égypte, voire de Singapour. Le rhum jamaïcain, lui, en était le plus souvent tenu à l'écart : son caractère volcanique — les Anglais disaient pungent — le rendait trop expressif pour l'équilibre recherché, et il ne s'invitait guère dans le mélange qu'en cas de pénurie, après 1945.

Le choix des fûts, lui aussi, a changé au fil du temps. Avant que le chêne ex-Bourbon ne s'impose comme standard après les années 1938-1945, l'assemblage passait par des bois très divers — anciens fûts de Porto, de Xérès, de vin — qui laissaient chacun leur signature sur le profil final.

« Navy strength » : pourquoi 54,5 % ?

Le degré emblématique du style est la fameuse « Navy strength », fixée aujourd'hui autour de 54,5 % d'alcool (soit 100 degrés sur l'ancienne échelle britannique du proof). Son origine tient à une exigence très concrète : à bord, le rhum était stocké près de la sainte-barbe, la réserve de poudre.

Si un fût venait à fuir sur la poudre, il fallait s'assurer que celle-ci pourrait encore s'enflammer. On avait donc coutume de vérifier la « preuve » du rhum en l'imbibant de poudre et en tentant d'y mettre le feu : si le mélange brûlait, l'alcool était « à l'épreuve » — proof. En deçà d'un certain degré, la poudre mouillée ne prenait plus. Ce seuil de sécurité a fixé, par la pratique, le degré « marine » du rhum.

La « Navy strength » n'est pas une coquetterie de dégustateur : c'est, à l'origine, une garantie que la poudre du navire resterait utilisable.

— L'origine de la « Navy strength »

Le profil aromatique

Le Navy Rum typique est sombre et puissant, souvent marqué par la part des rhums de Guyane (Demerara) dans l'assemblage. On y cherche des notes de :

  • mélasse et sucre brûlé, cacao amer, café ;
  • fruits secs, pruneau, raisin, parfois une pointe de réglisse ;
  • épices chaudes, bois fumé, cuir et tabac ;
  • une attaque franche et une longueur chaleureuse, soutenue par le degré.

Tous les rhums « Navy » ne sont pas embouteillés à 54,5 % — beaucoup de versions commerciales sont plus accessibles — mais c'est ce caractère corsé et assemblé qui signe le style. Un grog ou un cocktail bâti sur un Navy Rum garde toujours une assise que les rhums plus légers n'ont pas.

Le mythe Black Tot

À la fin de la ration, en 1970, les stocks de rhum de la Royal Navy ne furent pas détruits : ils furent conservés, et certains finirent par être embouteillés des décennies plus tard comme témoignage liquide du tot original. Ces flacons rarissimes ont contribué à entretenir l'aura du Navy Rum et à faire du Black Tot Day un repère pour les collectionneurs.

À lire ensuite